Se réapproprier son corps et sa vie : le chemin de la reconstruction psychologique après les VBG
Entre traumatismes invisibles, déconstruction de la culpabilité et défis d’accès aux soins, les victimes de violences basées sur le genre vivent un véritable calvaire psychologique et social. Fouleye Camara, spécialiste en thérapies cognitives et comportementales (TCC) et présidente de l’association Saeidni-Mauritanie revient dans cet entretien, sur les conséquences psychologiques majeures des violences basées sur le genre (VBG) en Mauritanie. La psychologue et psychothérapeute comportementaliste y apporte également un éclairage précieux sur la manière dont la thérapie aide à se réapproprier son corps, son esprit et sa vie.
Quels sont les principaux traumatismes psychologiques liés aux VBG que vous observez en Mauritanie ?
D’après mes expériences en cabinet, il y a trois types de souffrances et de blessures qui apparaissent. Très souvent, c’est le stress post-traumatique. En effet, les victimes vivent encore avec ce trauma, des cauchemars, des flashbacks qui les suivent, les empêchent de progresser et les hantent au quotidien. Cela se traduit par de l’hypervigilance comme des sursauts au moindre bruit. Ce sont des personnes qui n’ont pas la sérénité mentale et qui sont tout le temps en mode alerte. Ensuite, il y a une anxiété généralisée qui s’installe parfois durablement, et revient fréquemment. Il y a aussi la dépression silencieuse, masquée. Dans ce cas de figure, la victime continue à assumer son rôle au sein de sa famille, de son entourage et de la société, malgré cette douleur intérieure. Beaucoup de victimes fonctionnent ainsi en mode automatique pendant des années avant de prendre la décision de consulter.
Qu’est-ce qui se brise concrètement chez une victime après une agression ?
Ce qui se brise en premier, c’est bien évidemment la confiance. La confiance en elle-même, la confiance en l’autre mais aussi la confiance en son propre jugement ; la personne se culpabilise de ne pas avoir pu se protéger. Ce sont des questions du genre : “Comment n’ai-je pas pu empêcher cela ?”, “Comment ai-je pu ne pas le voir arriver ?”.
C’est donc ce sentiment de sécurité de base qui disparaît. La personne manque de confiance en elle, et ce mécanisme de protection qu’elle pensait avoir est brisé.
Parfois, le corps se déconnecte de l’esprit : c’est ce qu’on appelle la dissociation. La personne est complètement “out” ; son esprit et son corps sont déconnectés.
Et il y a souvent une rupture du lien à soi-même, ce qui est très important. La victime ne se reconnaît plus, elle a l’impression d’être quelqu’un d’autre ou qu’une partie d’elle-même lui a été arrachée. Cela peut parfois entraîner une dépression ou une anxiété très sévère.
Comment aidez-vous à libérer la parole du corps quand les mots manquent ?
On sait tous que l’expression, surtout verbale, est la façon la plus fréquente de se soulager, notamment chez les personnes victimes de violence. Toutefois, le traumatisme se loge souvent dans le corps avant d’apparaitre dans les mots. Pourquoi ? Parce que ce traumatisme se manifeste par des symptômes somatiques. Comme je l’ai dit, ce sont des insomnies, des cauchemars récurrents, une perte d’appétit, ou encore des palpitations.
Ainsi, en tant que thérapeute, nous travaillons avec des techniques d’ancrage corporel. Ce sont des techniques comme la respiration, la relaxation musculaire progressive ou encore des exercices de conscience corporelle qui permettent à la patiente de ressentir son rythme et de réaffirmer le contrôle sur son propre corps. Ce sont aussi des exercices de cohérence cardiaque.
J’ai eu l’occasion d’accompagner une enfant de 13 ans victime de violence. Nous ne nous comprenions pas très bien parce qu’elle parlait bambara et que je ne maîtrisais pas très bien cette langue. Avec elle, l’expression s’est donc faite par le dessin, par une expression libre. Ses dessins consistaient à représenter son frère qui la battait, du sang qui coulait… C’est une façon d’exprimer son mal-être qui permet aussi de soulager la souffrance.
C’est juste pour dire que le soulagement peut se faire par l’expression verbale, mais aussi par le dessin, l’écriture ou d’autres formes de thérapie.
Il est tout simplement essentiel de créer « cet espace sans jugement », où la personne peut s’exprimer de la façon qui lui convient, que ce soit par la parole ou par d’autres moyens d’expression comme le dessin, la peinture ou autre.
Comment déconstruire la honte et la culpabilité accentuées par le poids social ?
En TCC (thérapie cognitive et comportementale) que je pratique en tant que thérapeute, il s’agit d’un travail cognitif au cœur de notre démarche. On commence par identifier les pensées automatiques, comme lorsqu’une victime se dit : “c’est de ma faute”, “j’aurais dû faire autrement”, ou encore lorsqu’elle craint le jugement des autres. Nous identifions ces pensées et les confrontons aux faits, une par une.
La culpabilité de la victime est souvent une culpabilité qu’on lui a imposée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce n’est pas une culpabilité qu’elle a choisie, mais une charge transmise par la famille ou le regard de la société, parfois même de manière insidieuse. Ainsi, en TCC, on aide cette personne à faire clairement la distinction entre la responsabilité de l’agresseur et la sienne qui, en réalité, n’existe pas. Il s’agit de lui faire intégrer qu’elle n’est aucunement responsable de ce qui s’est passé.
C’est un travail qui peut prendre du temps car il faut déconstruire des années de conditionnement social. Ce n’est pas simplement une pensée isolée à traiter mais tout un ensemble de traumatismes et de souffrances accumulés au fil des ans qu’il convient de défaire, étape par étape.
Quels sont les défis spécifiques pour inciter les Mauritaniennes à consulter malgré les tabous sur la santé mentale ?
Je pense que le plus grand frein et le plus grand défi, c’est la peur du regard des autres, la peur d’être jugée ou montrée du doigt. Consulter un professionnel de la santé mentale, un psychologue ou un psychiatre est encore perçu comme un aveu de faiblesse. Pire encore, dans nos sociétés, quand quelqu’un dit qu’il va voir un spécialiste, on le traite carrément de fou.
Il y a aussi la peur que la famille l’apprenne. Par exemple, celles qui sont victimes de violences, surtout de violences sexuelles, ont peur de la réaction de leur famille car celle-ci risque de les juger, les punir ou les tenir pour responsables de ce qui leur est arrivé. C’est surtout dans ces cas de VBG (violences basées sur le genre) que la victime craint d’être blâmée plutôt que soutenue.
Il y a également une barrière financière et géographique qui entre en jeu : il y a peu de structures adaptées. C’est vrai qu’au sein de la société, des organisations de la société civile militent pour ces femmes victimes de violences, mais il reste encore du travail à faire. Ces organisations ont, elles aussi, besoin d’être chapeautées et soutenues pour être en mesure d’apporter le maximum d’aide à ces victimes.
L’autre point capital, c’est le manque d’information. Il y a un grand déficit d’information. Beaucoup de femmes subissent ces VBG sans pouvoir mettre de mots sur ce qu’elles vivent. Elles ne savent même pas qu’une aide existe. Elles ont besoin d’être approchées, de savoir qu’elles peuvent être accompagnées, que le soutien est disponible, et qu’il faut oser en parler.
Quel message d’espoir adressez-vous aux survivantes en Mauritanie ?
J’aimerais dire à ces femmes, à ces survivantes, à ces victimes que ce qui leur est arrivé n’est pas de leur faute ; ce qu’elles portent comme souffrance et fardeau n’est pas une honte pour elles ; cela doit être une honte pour ceux qui leur ont fait vivre cela, ceux qui leur ont fait ce mal. « Vous n’êtes pas cassées, vous êtes blessées. Vous avez la possibilité de vous remettre. Une blessure prend du temps, mais elle peut se soigner. Cela demande de la patience et surtout un grand soutien ».
C’est un fardeau et une souffrance très lourde qu’elles n’ont pas besoin de porter seules. Elles ont besoin d’en parler et d’être aidées. Chacune d’entre elles a le droit de se reconstruire à son rythme, sans qu’on lui mette la pression, avec le soutien qu’il faut et sans honte.
Comme on le dit souvent, pour celles qui sont victimes de violences, il y a peut-être des choses qu’on n’arrivera jamais à effacer de notre mémoire. Mais le plus important, c’est de réapprendre à vivre en paix avec soi-même.
Djélika Sakho
