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DROITS DES FEMMES, DROITS HUMAINS ET NATIONS UNIES EN MAURITANIE : le regard lucide du Dr Gorgui Diouf, docteur en droit public, spécialiste du droit international et des relations internationales et expert en communication

• Publié le 19 septembre 2026

À l’heure où l’Assemblée générale des Nations unies réunit les États autour des grands enjeux du monde, la question des droits de l’homme, notamment ceux des femmes et filles, reste au cœur des débats. En Mauritanie, entre engagements internationaux ratifiés, réformes engagées et obstacles persistants, où en est-on réellement ? Pour en savoir plus, nous nous sommes entretenus avec le Dr Gorgui Diouf, docteur en droit public, spécialiste du droit international public et des relations internationales et expert en communication. Pour AfricTivistes CitizenLab Mauritanie, il dresse un état des lieux sans détour : avancées notables, contraintes juridiques, culturelles et sociales et défis à relever.

Plus de deux décennies après la ratification de la Convention des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la Mauritanie fait toujours face à des violences faites aux femmes. Qu’est-ce qui pourrait expliquer une telle situation ?

Il faut d’abord éviter une confusion fondamentale : la ratification d’une convention internationale crée une obligation juridique pour l’État, mais elle ne transforme pas automatiquement les pratiques sociales.

La Mauritanie a ratifié la Convention des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la CEDAW, en 2001. Elle s’est donc engagée internationalement à lutter contre les discriminations et à prendre les mesures nécessaires pour assurer aux femmes l’exercice effectif de leurs droits. Mais, en droit international, il existe une différence fondamentale entre l’engagement international, la réception de la norme dans l’ordre interne et son effectivité concrète.

À mon sens, la persistance des violences s’explique par plusieurs facteurs.

Le premier est l’écart entre la norme et son application. Un État peut disposer de textes protecteurs, mais si les victimes rencontrent des obstacles pour porter plainte, accéder à la justice, obtenir une protection ou bénéficier d’un accompagnement, le droit reste partiellement théorique.

Le deuxième facteur est la persistance de certaines normes sociales et de certaines pratiques préjudiciables aux femmes et aux filles. Les mécanismes internationaux de suivi ont notamment attiré l’attention sur les stéréotypes, les mutilations génitales féminines, les mariages d’enfants ou forcés et le harcèlement sexuel.

Le troisième facteur est celui du silence social entourant certaines violences. Une violence qui n’est pas signalée devient juridiquement et statistiquement moins visible. Or, l’État ne peut lutter efficacement contre un phénomène qu’il ne parvient pas à mesurer correctement.

Enfin, il existe une dimension essentielle : la prévention. La lutte contre les violences ne peut pas être exclusivement judiciaire. Elle doit également passer par l’éducation, la sensibilisation, l’autonomisation économique, ainsi que par la formation des magistrats, des forces de sécurité, des personnels de santé et des travailleurs sociaux.

Je parlerais donc moins d’un échec de la Mauritanie que d’un problème d’effectivité des droits humains.

C’est précisément là que se situe le rôle du droit international : il ne demande pas seulement aux États de proclamer des droits ; il les invite à créer les conditions institutionnelles, juridiques et sociales permettant leur réalisation effective.

Il faut d’ailleurs reconnaître les évolutions récentes. En 2025, la Mauritanie, le système des Nations unies et l’Union européenne ont conclu un protocole stratégique sur le genre pour 2025-2030, visant notamment à améliorer la coordination des politiques d’égalité et l’autonomisation des femmes. Le véritable enjeu est donc de passer progressivement de l’engagement international à l’effectivité nationale du droit.

Comment évaluez-vous le cadre juridique mauritanien en matière de droits de l’homme, notamment ceux des femmes ?

Je serais prudent avant de porter un jugement global sur le cadre juridique mauritanien. En tant que juriste internationaliste, je privilégierais une analyse en trois niveaux : les engagements internationaux de la Mauritanie, son droit interne et l’effectivité de ces normes.

Sur le plan international, la Mauritanie est partie à plusieurs instruments importants de protection des droits humains. La ratification de la CEDAW en 2001 constitue notamment un engagement majeur en matière d’égalité et de lutte contre les discriminations à l’égard des femmes.

Sur le plan interne, il existe également des dispositifs législatifs et institutionnels qui témoignent d’une volonté de renforcer la protection des femmes et des filles. Les autorités mauritaniennes ont notamment indiqué aux mécanismes internationaux avoir adopté des stratégies et plans d’action concernant les violences basées sur le genre et certaines pratiques préjudiciables.

Mais le droit international des droits de l’homme nous enseigne quelque chose d’essentiel : la qualité d’un système de protection ne se mesure pas uniquement au nombre de textes adoptés ; elle se mesure également à leur effectivité. Il faut donc poser plusieurs questions : une victime peut-elle facilement saisir la justice ? Est-elle protégée contre les représailles ? Existe-t-il des mécanismes efficaces de réparation ? Les auteurs sont-ils effectivement poursuivis ? Les professionnels chargés de l’application de la loi sont-ils suffisamment formés ? Les données permettent-elles de mesurer l’ampleur réelle du phénomène ? C’est sur ce terrain que des progrès restent nécessaires.

Les mécanismes internationaux de suivi ont précisément demandé à la Mauritanie de renforcer l’application des dispositions relatives aux violences faites aux femmes, la protection des victimes, les poursuites et les sanctions.

Il faut donc éviter deux excès : dire que le droit mauritanien ne protège pas les femmes serait juridiquement inexact ; dire que l’existence de textes suffit à garantir leurs droits serait tout aussi inexact.

Je parlerais plutôt d’un processus de consolidation du cadre juridique et institutionnel des droits humains, dans lequel la question essentielle demeure celle de l’effectivité. Et c’est ici que le rôle des Nations unies est important : les mécanismes internationaux ne se substituent pas à l’État. Ils accompagnent, évaluent, recommandent et encouragent les États à mettre leurs engagements internationaux en pratique.

En tant que spécialiste du droit, des relations internationales et de la communication, pourquoi, selon vous, la loi « KARAMA » ne passe-t-elle pas en Mauritanie malgré les avancées qu’elle pourrait apporter pour les droits des femmes et des filles ?

La question de la loi KARAMA doit être analysée avec beaucoup de nuance et de subtilité. À mon sens, son parcours révèle surtout la difficulté de transformer une exigence de protection des droits humains en norme juridiquement et socialement consensuelle.

Il faut d’abord rappeler que le projet de loi relatif aux violences faites aux femmes et aux filles a fait l’objet de plusieurs processus de préparation et de consultation. Son parcours parlementaire montre que la question demeure sensible et qu’un consensus n’a pas encore été trouvé.

Pourquoi cette difficulté ? Je vois d’abord un problème de construction du consensus.

Dans une société, une réforme législative importante ne repose pas uniquement sur sa nécessité juridique. Elle doit également être comprise, discutée et progressivement acceptée par les différentes composantes de la société.

La deuxième difficulté concerne l’articulation entre les normes internationales, le droit interne, les références constitutionnelles, la culture et les références religieuses. Dans le contexte mauritanien, cette articulation est particulièrement sensible. Elle nécessite donc un travail juridique approfondi et un dialogue avec les différents acteurs de la société.

Troisièmement, il y a un enjeu de communication juridique. Lorsqu’une réforme est présentée uniquement comme une exigence venue de l’extérieur, elle peut être perçue comme une contrainte internationale plutôt que comme une réponse à des problèmes vécus par les citoyens.

Or, le droit international des droits de l’homme ne devrait pas être présenté comme une opposition entre normes étrangères et valeurs nationales. Il faut rechercher les points de convergence.

La question devrait donc être reformulée ainsi : comment construire une législation nationale qui protège efficacement les femmes et les filles, respecte les engagements internationaux de la Mauritanie et puisse également recueillir un consensus institutionnel, social et culturel suffisamment large ? C’est ici que le dialogue devient essentiel.

À mon sens, le débat autour de KARAMA ne devrait pas être enfermé dans une opposition entre les défenseurs des droits des femmes et leurs prétendus adversaires. Il faut plutôt déplacer la discussion vers des questions concrètes : comment protéger une victime de violence ? Comment garantir son accès à la justice ? Comment protéger une enfant contre un mariage forcé ou précoce ? Comment lutter contre l’impunité ? Comment assurer la réparation des victimes ? Ces questions permettent de revenir à l’essentiel : la dignité humaine, la protection de la personne et la responsabilité de l’État.

Je considère donc que le dossier KARAMA ne doit pas être seulement envisagé comme une bataille législative. Il doit être envisagé comme un processus de construction d’un consensus national autour de la protection des droits fondamentaux des femmes et des filles.

Et c’est précisément là que le droit international peut jouer son rôle : non pas imposer mécaniquement un modèle, mais fournir un cadre de référence commun permettant aux États de renforcer progressivement la protection effective des droits humains.

Message de conclusion à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies…

La Mauritanie, comme l’ensemble des États africains, est aujourd’hui confrontée à un défi essentiel : transformer les engagements internationaux en réalités nationales.

Les droits humains, les droits des femmes, la paix et la sécurité ne sont pas des questions séparées. Elles sont profondément liées. Une paix durable ne consiste pas seulement en l’absence de conflit ; elle suppose également l’existence d’un État de droit, la protection de la dignité humaine, l’accès à la justice et la lutte contre toutes les formes de violence.

À l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, le véritable enjeu est donc de poursuivre le dialogue entre les États, les institutions nationales, la société civile, les autorités religieuses, les universitaires et les partenaires internationaux.

La protection des femmes et des filles doit être pensée non seulement comme une obligation internationale, mais également comme une exigence de justice, de dignité humaine et de consolidation de la paix.

C’est finalement le passage de la proclamation des droits à leur effectivité qui constitue le véritable défi pour la Mauritanie et pour tous les pays africains.

Zoulekha