Figure emblématique de la défense des droits humains en Mauritanie, Aminetou Mint El Moctar a consacré plusieurs décennies de sa vie à dénoncer les violences faites aux femmes et aux filles, à combattre les discriminations et à défendre les personnes victimes d’injustice. De ses premiers engagements politiques à la création de l’Association des Femmes Cheffes de Famille (AFCF), son parcours est celui d’une femme qui a choisi de ne jamais détourner le regard face à la souffrance. En 2026, après plus d’un demi-siècle d’engagement, elle continue de porter le même combat, tout en regardant avec lucidité la relève qui se prépare. Portrait d’une militante hors pair des droits des femmes dans une société ultra-patriarcale.
Née en 1956 à Nouakchott dans une famille de la noblesse maure, elle grandit dans un milieu aisé. Mais très tôt, elle remet en cause l’ordre établi, révoltée par le sort des personnes asservies au sein du foyer familial. Cette « rébellion » le pousse à s’engager, dès l’adolescence, dans des mouvements politiques de gauche, subissant ses premières arrestations dès l’âge de 13 ans.
C’est cet engagement politique de terrain qui éclaira sa conscience féministe, comme elle le confie : « l’appartenance à ces mouvements m’a permis de voir de près la situation réelle des femmes. J’ai compris les conditions auxquelles elles sont contraintes dans une société patriarcale, où l’homme a l’exclusivité du pouvoir. Il peut se permettre de violenter physiquement la femme sans être dérangé. C’est ce vécu journalier des Mauritaniennes qui m’a poussée à cette révolte en faveur des femmes. »
De la révolte à l’organisation d’un combat collectif
Violences physiques et psychologiques, violences conjugales, viols, mutilations génitales féminines, discriminations économiques, autant de réalités qu’elle observe et qui vont nourrir sa révolte. En effet, de cette indignation naît, le 17 avril 1999, l’Association des Femmes Chefs de Famille (AFCF). Pensée comme un espace d’unité rassembleur (Arabe, Berbère, Haratine, Peule, Soninké et Wolof), l’AFCF est devenue un pilier national déployant conseillers juridiques, travailleurs sociaux et centres d’accueil pour les victimes de violences et les rescapés de l’esclavage. Aminetou y mène des combats frontaux contre le gavage des jeunes filles, le mariage des enfants et la traite vers le Golfe.
Des avancées notoires, mais une violence qui persiste
Après des décennies de combat opiniâtre, Aminetou estime que son combat et celui d’autres militantes et d’organisations de la société civile ont contribué à des changements importants. Leurs efforts ont permis de briser les tabous autour des violences conjugales et sexuelles, d’encourager les victimes à déposer plainte devant les tribunaux et de faire progresser la prise de conscience collective. Elle observe notamment une évolution dans la manière dont les violences sont dénoncées, avec davantage de femmes qui osent aujourd’hui parler et revendiquer leurs droits.
Pour autant, ces avancées restent fragiles face à la recrudescence des agressions, et à l’absence d’une loi spécifique sur les violences faites aux femmes et aux filles attendue depuis plusieurs années.
Pour Aminetou Mint El Moctar, l’un des enjeux majeurs demeure l’adoption d’un cadre juridique plus protecteur pour les femmes et les filles victimes de violences. Elle rappelle notamment le projet de loi sur les violences faites aux femmes et aux filles porté par l’AFCF et présenté à la présidence au travers une mobilisation massive lors d’une grande marche de 4 000 femmes organisée par l’AFCF en 2012.
Mais cette évolution ne signifie pas que le combat est gagné. Au contraire, elle estime que beaucoup restent encore à faire. « Nous avons eu plusieurs avancées sur certains aspects de la lutte contre les violences sexuelles, conjugales, le mariage des enfants et les MGF, l’accès à la justice, la mobilisation de l’opinion publique et les femmes elles-mêmes sur le rejet de toutes les formes de violences à leur égard. » Mais son constat demeure sans ambiguïté : « Il reste beaucoup à faire, le chemin est très long. » À l’en croire, les droits ne seront jamais définitivement acquis sans une mobilisation constante. « Il faut que les femmes se battent au quotidien pour arracher leurs droits », estime-t-elle.

Le prix d’un engagement sans concession
Combattre des pratiques profondément ancrées et briser le silence a un coût et prix lourd, Aminetou Mint El Moctar en a conscience. Son engagement face aux résistances d’une société conservatrice lui a valu menaces, des campagnes de dénigrement, d’accusations et pression. « Certes, j’ai payé », reconnaît-elle.
Campagnes de diabolisation, tentatives de meurtre et fatwas religieuses poussées par des franges extrémistes et des chefs traditionnels, elle raconte avoir été confrontée à « toute une société déjà hostile à une nouvelle mutation » et à des acteurs qui, selon elle, voyaient dans son combat une menace pour leurs intérêts. « Ils ont essayé d’intimider par les menaces, la diabolisation et puis des fatwas religieuses […]. Malgré les tentatives de meurtre, la pression familiale et la situation dans laquelle mon entourage, mes enfants ma famille se trouvait, je me suis toujours dressée debout, égale à moi-même et sans avoir le moindre regret. » Cette dernière phrase résume peut-être le mieux le caractère de son engagement : celui d’une militante qui considère que le prix personnel ne peut être supérieur à la nécessité de défendre une cause.
Son discours reste alors sans concession. En effet, Aminetou estime que les droits des femmes ne peuvent être négociés au nom des traditions ou des normes sociales. Car pour elle, « on ne peut pas bâtir une société juste en fermant les yeux sur la souffrance de la moitié de sa population. Nous ne demandons aucune faveur, nous exigeons l’application des droits fondamentaux. »
Au fil des décennies, cette résilience lui a valu une reconnaissance et son engagement lui a valu plusieurs distinctions internationales.
• 2006 : Prix des Droits de l’Homme de la République Française.
• 2010 : Titre de TIP Report Hero décerné par le Département d’État américain.
• 2015 : Nomination officielle pour le Prix Nobel de la Paix.
• 2017 : Prix de la Fondation P&V pour l’émancipation de la jeunesse. .
Mais au-delà des récompenses internationales, une autre forme de reconnaissance prend aujourd’hui une dimension particulière : celle de la jeune génération mauritanienne.
En 2025, Aminetou Mint El Moctar a été honorée par l’organisation féministe Initiative pour la santé de reproduction (ISR), aux côtés d’autres figures féminines pionnières, pour saluer son engagement en faveur des droits des femmes et des filles.
Une reconnaissance qui crée un lien entre deux générations : celles qui ont ouvert le chemin et celles qui commencent à l’emprunter.
Aujourd’hui, alors qu’elle passe progressivement le flambeau, la militante garde un œil lucide et exigeant sur la nouvelle vague de militantisme. « Concernant la relève, je peux me rassurer ; j’ai formé une élite plurielle qui prendra avec efficacité et dignité la relève […]. Par contre, je m’inquiète du manque de courage de notre jeune génération de militantes à poser les problèmes qui demeurent encore tabous. Elles sont attachées à l’intérêt personnel»
Une voix qui refuse de s’éteindre
Aminetou Mint El Moctar demeure l’incarnation vivante de la dignité retrouvée pour des milliers de Mauritaniennes, traçant un sillon incassable pour les générations futures. Plus de cinquante ans après ses premiers engagements, elle continue de regarder le combat féministe avec lucidité. Elle sait que les transformations sociales prennent parfois du temps. Elle sait aussi que les résistances restent nombreuses. « Il est clair pour moi que de grands murs se dressent devant l’émancipation de la femme mauritanienne. Heureusement qu’il y a celles qui sont prêtes à les briser et j’en fais partie », affirme-t-elle.
À travers cette phrase, se dessine tout le parcours d’une femme qui, depuis l’adolescence, a choisi de ne pas accepter l’injustice comme une fatalité.
Aminetou Mint El Moctar n’a pas seulement consacré sa vie à dénoncer les violences faites aux femmes. Elle a contribué à créer des espaces où les victimes peuvent parler, être accompagnées et revendiquer leurs droits. Elle a formé d’autres militantes et participé à faire entrer des sujets longtemps considérés comme tabous dans le débat public.
En 2026, son combat n’est donc pas terminé. Il a simplement changé de génération.
Djefulbe
